La palette de Pierre

La palette de Pierre

Poème


Guerlédan

lac 3.jpg

 

 

 

 

Le lac de Guerlédan vient d'être vidé, pour entretien.

La dernière fois, c'était en 1985, la prochaine le sera dans une quarantaine d'années...

Ce spectacle insolite, lunaire, pour lequel se bousculent des milliers de visiteurs m'a inspiré ce poème, face à la nostalgie des pierres et poutres de la masure surgie des flots.

Je le dédie à ces gens de la vallée du Blavet inondée en 1930, à ces éclusiers, ces carriers de schistes, ces pâtres, ces hommes et ces femmes qui virent leur horizon se noyer...

 

maison large.jpg maison 2.jpg



 

 

Guerlédan

 

  

 

Elle abritait mon âme et ma flamme et ma reine,

Au creux de la vallée se nichant non sans peine,

Plus fière que jolie, ma chaumière aux moutons.

En consumant mon cœur, elle embrasait son âtre,

Fumant sous le labeur elle invitait les pâtres,

Se moquant bien des cieux et des nuages moutons.

   

 

Belle et triste masure, à jamais disparue

Toi qui ne reconnais ni le froid de la rue,

Ni les pleurs de la suie quand nous te ravalons,

Je te vois emmurée sous un sort de froidure

Et je te sais noyée sous la pente qu’endure

La chute des ardoises au tréfonds du vallon. 

 

 

Si loin qu’il m’en souvienne, à l’aube couleur aube,

Quand l’eau prit le moulin puis fracassa son aube,

S’attaquant aux reliefs elle engloutit les sols.

Bondissant du Blavet, la voici qui régale

Les plis de ma contrée submergée sans égal,

Inondant nos prairies, l’onde en perd la boussole. 

 

 

Puis le silence offert aux sentiers que nous fîmes,

S’étonnant de l’écho disparu dans l’abîme,

Guerlédan s’assoupit dans la voile du lac.

Miroir du souvenir plombé de lombalgie,

Langueur du clapotis, vigie de nostalgie

La flaque a pris les fards de l’azur en sa laque. 

 

 

*   *   *

 

 

Ainsi contait l’aïeul, le roman de sa vie

Naufragée d’amertume ancrée dans Pontivy,

Jamais ne la revit, sa vallée du Blavet.

C’est elle mise à nu qu’aujourd’hui je savoure

Prolongeant mon regard en son sein, par bravoure

Partageant ses pensées d’un ultime duvet.

 

 

 

 

 

Pierre Barjonet

Mai 2015

 

 

panneau lac.jpg

 

Extrait du site :  Lac de Guerlédan

Un peu d’histoire…

C’est en 1921 que Joseph Ratier, sous-préfet de Pontivy, imagine de barrer le Blavet au niveau de l’écluse de Guerlédan, sur le canal de Nantes à Brest, pour installer une grande usine électrique. L’idée fait peu à peu son chemin et les travaux commencent en 1924. 
Cette construction gigantesque constitue, à l’époque, un réel défi pour les ingénieurs. En effet, avant la Seconde Guerre Mondiale, il existe quatre barrages de cette importance en France mais ces derniers ne produisent pas d’électricité, une gageure qu’il faut relever !
Il fallut l'audace du sous-préfet de Pontivy et la force d'action de l'ingénieur Auguste Leson pour que malgré nombre de problèmes financiers et techniques imprévus, le barrage et l’usine hydroélectrique soient inaugurés le 12 octobre 1930. Ils seront réquisitionnés par les Allemands sous l’Occupation. Ce projet initié par la Société générale d’entreprises a rapidement été transféré à la société Union hydroélectrique Armoricaine. EDF a repris l’exploitation de ce barrage en 1946, lors de la nationalisation du gaz et de l’électricité.

Une vallée engloutie…

La création du barrage entraîne l’immersion d’abris de carriers, de carrières de schistes, de 17 écluses et de plusieurs maisons éclusières. L'ouvrage coupe irrémédiablement le canal de Nantes à Brest en deux, interrompant définitivement la navigation fluviale.

Guerlédan, 1er barrage construit en béton en France.

Le barrage de Guerlédan est de type poids-béton d’une hauteur de 45 mètres et d’une longueur totale de 206 mètres. Il permet de constituer un lac d’une superficie de 304 ha, 12 km de long, 40m de profondeur au plus bas, 51 millions m3 d’eau… . 

Le complexe hydroélectrique de Guerlédan-Saint Aignan produit une énergie renouvelable de 15 MW par an soit l’équivalent de la consommation annuelle des habitants d’une ville de 15000 habitants. L’aménagement hydroélectrique de Guerlédan est constitué d’un barrage et d’une centrale hydroélectrique. Le lac artificiel formé par le barrage a 3 fonctions : produire de l’électricité, contribuer à l’alimentation en eau potable et permettre la pratique d’activités nautiques.

 

 

 


28/05/2015
16 Poster un commentaire

Calendaire

marianne 2.jpg

 

 

 

 

 

 

 

Calendaire

 

 

Tentations qui longent ma treille Vendémiaire,

 Souvenirs qui me rongent en approchant Brumaire,

Mon vieux calendrier m’assaille d’émotions.

Je me souviens du temps me plongeant en Frimaire,

Devant la cheminée, le buste de Voltaire,

Quand jeune écervelé, j’en perdais la notion.

 

Je buvais mes passions de rêves légendaires,

Me roulant dans ses yeux, tressaillant en Frimaire,

Étourdi sous le froid d’un impossible amour.

J’enviais jolie Marianne n’en soufflant que j’ose

Du châle l’alléger, la livrer à Nivôse,

Et du givre expiré, fondre de désamour.

 

Quand les boues du tourment ont fait glisser Pluviôse,

Affolant mon émoi du souffle de Ventôse,

Je me suis couché, las, abandonné, vaincu.

Et mes mains ont creusé l’antre de Germinal,

Arrachant au destin l’aube de Floréal,

Fleurissant mon aimée de promesses d’écus.

 

Coroles de bleuets, jonquilles de Prairial,

Pavots de nos prairies par touches impériales,

Fièvres de la Saint-Jean, brûlent de renouveau.

Que dansent les épis ! Que fauche Messidor !

Que vienne le désir chauffé par Thermidor

Et tienne le plaisir chanté par monts et vaux.

 

Reste au vieil almanach bloqué sur Fructidor,

D’oublier la moisson des songes que j’adore,

D’étreindre la corbeille aux fruits de la passion.

S’effritent les vertus d’ancienne République,

S’irrite des pêchés son buste vu d’oblique,

Marianne calendaire, aimée sans compassion.

 

 

 

 

Pierre Barjonet

Mai 2015

 

 


21/05/2015
17 Poster un commentaire

Pivoine

pivoines 2.jpg

Pivoines blanches et roses par Henri Fantin-Latour

 

 

 

 

 

 

 

Pivoine

 

 

 

Blottie par clair de lune, en bouquets la pivoine

 S’offre pieuse de jour aux prières des moines.

On la dirait taillée pour affronter le temps.

Des jardins de curé, aux toiles hollandaises,

Des parterres murés, aux joutes irlandaises,

On la tiendrait cloitrée d’un amour à mi-temps.

 

Ses jupons nés de pourpre ont fleuri l’incunable,

Embelli de pelisse l’albâtre imprenable,

Inondé le calice aux délices envoûtants.

Mais la nuit ses parfums refusant le partage,

Ni la mort du cueilleur ni celle de Carthage,

N’auraient imaginé de sort plus redoutant.   

 

Médecine sacrée de la fière orientale,

La fleur idolâtrée, parure ornementale

Est un bouton de Yin refermant la douleur.

D’étoffe de velours, la vestale se pare

En déployant sa toge aux vertus dont s’empare

L’antique praticien distillant sa couleur.

 

Arbuste déployant l’argent de son feuillage,

La pivoine séduit le lys dans son sillage,

En se moquant des roses à l’accent blasphémé.

Insidieuse en tournois au goût chevaleresque,

Elle est saveur d’amour à l’esprit romanesque,

Et courtise à l’envi le printemps bien-aimé.

 

 

  

 

Pierre Barjonet

Mai 2015


12/05/2015
18 Poster un commentaire

Anémones

st louis 2.jpg

 

 

Illustration originale à partir d'un vitrail représentant Louis IX, créée par Pierre

 

 

 

 

 

Requiem in D minor K626 (Sequentia Lacrimosa) de W.A. Mozart

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Anémones

 

 

 

Bruissant sous l’assaut des flocons,

La plaine sombrait dans la neige.

La vigne enivrait les cocons

D’un cep déroulant son manège

Et l’humus enfouissait ses charmes

Gémissant sous un ciel de larmes.

 

 

Le blizzard s’étant invité

Sans pudeur au bal de la glace ;

Rival, bruinant de gravité,

Le gel lui bousculait la place.

Et le temps figeait ses fuseaux

Tant les cieux caillaient les oiseaux.

 

 

Fallait-il que berce l’atoll

De ce châle engourdi d’hiver,

Ou que perce en pleurant l’étole

Recueillie dans cet univers ?

Émergeant du silence enfin,

Le clocher bousculait sa fin.

 

 

La neige avait décoloré

Le feu des vitraux vénérables,

La bourrasque avait défloré

La foi de l’amour vulnérable,

Laissant au parvis qui se meurt

L’abandon du chœur qui prend peur.

 

 

Porté par le froid de la nef,

 Je longeai les piliers sans arcades

Songeant un instant bien trop bref

À ces chants, phrasés par saccades,

Et découvris poussant crémone,

Un vase serti d’anémones.

 

 

Soufflant le givre des croisées

D’une baie protégeant l’amphore,

Je vis soudain l’un des croisés

De la rosace en contrefort

Refléter son geste qui donne

Sa cape d’or aux anémones.

 

 

 

 

 

Pierre Barjonet

Janvier 2017

 



 


16/01/2017
27 Poster un commentaire

Hommage

 https://static.blog4ever.com/2014/05/773720/artfichier_773720_3830108_201406105600292.jpg

 

 

 

 

 

 

 

Hommage

 

 

 

 

Il est au cœur du sable un buisson vénérable

Dont la résine noble encense la prière

Des peuples de bonté soudés dans la lumière

Auréolée d’amour en passion vulnérable.

 

Mais il est un marais bordant le déversoir

Où s’agite la fange en sombre pourrissoir.

 

 

 

 

Et ce parfum précieux polissant les rosaces,

Baignant croisées d’ogives en feuilles d’acanthe,

Fait l’écho de fragrance à l’abri des menaces

Dans l'azur des vitraux sans la haine vacante.

 

Mais il est des furieux privés de tout ressort

Se vautrant sur leur sort, dégoulinant de mort.

 

 

 

 

Formidables piliers déployant sous la voûte

  leurs tiges de palmiers en palmes de granite,

Ils offrent la fraîcheur du bonheur qui envoûte,

Se teintant d’hématite et d’ocre germanite.

 

Mais il est un puisard hideux dans sa clameur

Où macère l’infâme, où s’imprègne la peur.

 

 

 

 

L’autel immaculé fleuri de gratitude,

De toute humanité, de la vie se colore

En chants d’humilité rompant la solitude,

S’offrant sans différence à l’espoir qui s’honore.

 

Mais quand l’atroce étreint les gestes massacrés,

Rejaillit en martyr le souffle du sacré.

 

 

 

 

 

 

 

Pierre Barjonet

Juillet 2016


28/07/2016
38 Poster un commentaire

Naufrage

 

_DSC0088.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

Naufrage

 

 

 

Quand la pluie déversa ses flots de regrets glauques,

Le vieil homme esseulé plongea dans ses chimères.

Suppliant un instant que le suintement rauque

Des larmes de son toit protègent son Homère,

Éloignant l’Odyssée d’un torrent de linceuls,

Le vieillard affolé frissonna d’être seul.

 

 

Cela faisait dix jours que les dieux de l’Olympe

S’évertuaient à donner du limon pour sa vigne,

Offrant l’eau convoitée de la crue qui regrimpe

À la terre offensée sous des vapeurs indignes.

Puis le ciel féconda les faubourgs assoiffés,

Les labours oubliés, les arbres décoiffés.

 

 

Songeant à la Pythie soufflant à Thémistocle,

D’édifier par le bois une flotte qui perce

L’âpre cupidité du fol Empire Perse,

L’érudit se hissa près du mur sur un socle.

Alors il contempla les rives déployées

De la belle Atlantide en ce matin, noyée.

 

 

Des vagues végétales colorées de souches

Escaladant le temple de sa bibliothèque,

Souillant sa chevelure et submergeant sa couche,

Figèrent sa stature en parodie d’Aztèque.

Soudain, le remous noir étreignit la poupée,

Délivrant son courant, aspirant l’épopée.     

 

 

Le fleuve ouvrit enfin cette brèche à l’histoire,

Couvrant ses papyrus d’une onde sans racines,

Tourmentant, effaçant ses livres et grimoires,

Coulant son regard blême au chaos qui fascine.

Et le berceau surgit tout à coup, transpercé

Par des roseaux brisés, à jamais renversé…

 

 

 

 

 

Pierre Barjonet

Juin 2016

 

 

 

 

 

 


06/06/2016
42 Poster un commentaire

Fugue de neiges

https://static.blog4ever.com/2014/05/773720/Neiges-d--antan_5494892.jpg

 

 

 

 

 

 

Fugue de neiges

 

 

 

 

 

Peinant à refermer la porte Tourangelle

Il entendit ses pas s’accorder dans la neige,

Blottissant ses pensées en délicieux arpèges,

Car il l’aimait déjà… dépassant la tourelle.

Puis la margelle happa ce décor sans buissons

Tandis qu’il s’engouffrait dans le froid des frissons.

 

 

Il songeait au luthier, à sa fille Florence,

À l’atelier voilé de rideaux de dentelle,

Aux luths accompagnant de folles tarentelles,

Aux violons endormis sous écrins de garance.

Était-elle irréelle en châle de vison

Celle qui lui servit du thé sous les tisons ?

 

 

Les copeaux parfumés des tables d’harmonie

Lui semblaient refléter l’ivoire sans vermine

Des flocons affolés en pelisses d’hermine

Dansant et folâtrant non sans cérémonie.

Dans ce décor ancien que ravive le son

D’un carillon bruyant, il frémit sans façon.

 

 

Lui souriant doucement de ses yeux verts et pâles

Alors qu’il franchissait le porche d’un autre âge,

Elle l’accompagna sans un mot, simple et sage,

Puis elle lui remit sa baguette d’opale.

Vibrant en la touchant, l’orchestre étant son lot,

Il lui en déchiffra l’amour dans cet îlot.

 

 

Soudain se fit entendre en prélude des larmes,

Une fugue de Bach de tuyaux et de anches

Résonnant jusqu’au sol, descendant sur les hanches,

Sourdine de raison, leur déroulant ses charmes.

Et le souffle de l’orgue enfla leurs sentiments

Puis un vibrant accord se fit assentiment.

 

 

Brusquement la bourrasque emporta ses chimères.

Le ciel s’était ouvert aux mitrailles de glace,

Sculptant dessous les toits, les gargouilles en place,

Plongeant dans l’eau du puits les remords éphémères.

Soupirant de dépit, il glissa dans la nuit

Sous l’ombre médiévale d’un décor qui luit.

 

 

 

 

Pierre Barjonet

Février 2016


24/02/2016
25 Poster un commentaire

Fresque

atelier 70.jpg



 

 

 

 

 

 

 

 

Fresque

 

 

 

Le feu grégeois de leur amour

Enflamma l’écheveau de laine

Brûlant leur souffle à perdre haleine

En ces baisers du point du jour.

 

 

Aux Barbaresques, leur émoi

Ne trouverait semblable joute

Que dans la poudre qu’on ajoute

Au quart de rhum et dans la joie.

 

 

Bruissant de pourpre et de ferveur

Mêlant la braise de leurs bouches

Ils inclinaient leur tendre couche

Sondant l’abime des saveurs.

 

 

L’aube étreignit ces cheveux fous

Voilant leurs yeux de gratitude

Tressant des dunes d’attitudes ;

Pudibonde onde qu’on bafoue !

 

 

Le clapotis du vieux chenal

Vrillant la forge de leurs plaintes

Mouilla de suie l’ultime étreinte

Dans le fracas de l’arsenal.

 

 

L’île au trésor de leur désir

A conservé l’ancienne fresque

De leur noyade un rien mauresque

Dans le lagon de leurs plaisirs.

 

 

 

 

 

 

 

Pierre Barjonet

Février 2016

 

 

 

 


10/02/2016
26 Poster un commentaire